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Bientôt 4 ans que je suis arrivé dans le Donbass

Bientôt 4 ans que je suis arrivé dans le Donbass...

Le Donbass entre vacarmes et silences

Mardi s'est achevée ma 30ème rotation sur le front de Yasinovataya. Une nouvelle mission au Nord de Donetsk partagée entre un silence sépulcral et des moments de vacarmes où les armes semblaient libérées par les rares moments où l'opacité du brouillard disparaissait au milieu d'une atmosphère dominée par le vent et le gel.
 
Sans sombrer dans le ridicule des communiqués alarmistes des propagandistes de salon qui dénoncent, de part et d'autre du front du Donbass, des provocations apocalyptiques de leurs ennemis respectifs, force est de constater que le feu de la guerre sans marquer une nouvelle escalade importante, couve toujours sous la neige continuant à tuer, blesser et détruire quotidiennement.
 
Mercredi 30 janvier 2019
 
Cette nouvelle mission sur le front au Nord de Donetsk a été marqué par des changements extrêmes tant au niveau du climat que de l'activité militaire, mais globalement c'est un brouillard silencieux qui a dominé cette semaine vécue entre Yasinovataya et Avdeevka.
 
Mais, même lorsqu'elle est silencieuse et invisible, la guerre continue d'être présente dans les esprits et les lieux marqués de ses griffures et de révéler à lui-même l'homme qui sait y conserver intact une dimension contemplative, impersonnelle et désintéressée.
Alors l'inhumanité de la "guerre technique" que dénonçait Ernst Jünger dans les tranchées, il y a déjà un siècle, apparaît au cœur assoiffé de questions, encore  plus écrasante quand le silence laisse les pensées du soldats aux aguets vagabonder à leur guise.
 
Le silence, lorsqu'il écrase ce secteur du front au paysage dantesque, devient oppressant et quasi palpable. Pas un bruit en dehors de ceux de nos propres pas et souffle écrasant la neige et le froid immobiles. Jamais l'expression écouter le silence n'a pris autant de signification que pendant ces moments où les sens en alerte cherchent à y déceler un indice d'une activité ennemie.
 

Bientôt 4 ans que je suis arrivé dans le Donbass, dont 41 mois sous l'uniforme, mais cette "ancienneté" qui n'est souvent "que le privilège des cons" ne m'apporte que des souvenirs accumulés au gré d'expériences heureuses ou malheureuses vécues au sein des différentes unités servies depuis Debalsevo jusqu'à Yasinovataya.
 Mais ce que je retiens le plus est ce que j'ai observé et essayé de comprendre de ce conflit européen aux confins de l'Occident et de l'Eurasie.
 
La neige et le brouillard fusionnent autour de nous créant un univers monochrome sans fin apparente où les formes et les êtres semblent se dissoudre et se confondre avec le silence qui étend son royaume au delà de nos sens physiques. Seuls les squelettes décharnés des arbres brûles par le feu des bombardements résistent à cette noyade des couleurs et marquent encore un peu la frontière entre terre et ciel. 
 
 
Ce que le coup d'Etat du Maïdan téléguidé par les occidentaux a déchaîné c'est beaucoup plus qu'un conflit militaire local. C'est à la fois une guerre de civilisation à dimension spirituelle, celle d'un monde multipolaire soumis à une pensée unique contre un monde multipolaire refusant cette idéologie du même, celle de l'impolitique d'une théologie sécularisée apatride contre une politique défendant les traditions et l'héritage d'un peuple enraciné dans son territoire, celle de l'avoir contre l'être...
 
Et au cœur de cette nouvelle guerre européenne, la figure du rebelle émerge à nouveau, à la fois souveraine et désintéressée, refusant de subir la dictature ou l'opprobre pour honorer et faire vivre sa Liberté y compris au delà de son éventuelle défaite.
Car le rebelle refusant le calcul ou la compromission est aux antipodes de ce "syndrome du larbin" qui infecte même nombre de ceux qui se revendiquent "dissidents" mais de reproduisent ipso facto que la servitude volontaire qu'il prétendent dénoncer et combattre (à l'image de certains de ces arrivistes français échoués dans le Donbass et qui sont les lèches culs et chiens de garde du pouvoir, non par conviction ou principe mais juste par intérêt servile, médiocrité ambitieuse et lâcheté intellectuelle). 
 
 
Le rebelle cultive les forêts intérieures dans le cœur des Hommes encore conscients de la liberté et des devoirs et sacrifices pour la défendre. Voilà pourquoi, lorsqu'il est haï du pouvoir qu'il combat mais aussi craint de celui qu'il défend, il souligne la perversion politicienne du "politis" universel qui est consubstantiel à toutes les sociétés humaines. 
 
Le vent de l'inquiétude
 
Et il me vient à l'esprit, un scénario pessimiste mais malheureusement confirmé par de nombreux indicateurs et évolutions des acteurs de la crise ukrainienne.
 
Ainsi lorsque en 2014, le mouvement anti-maïdan évolue dans le Donbass vers une rébellion séparatiste armée provoquée par la répression militaire disproportionnée de Kiev, elle inquiète autant le pouvoir russe qu'elle alimente la haine du régime ukrainien.
En effet le plus grand mensonge de la propagande occidentale est de vouloir faire croire que le séparatisme de Donetsk et Lugansk était le fait d'une stratégie poutinienne. Le vérité est que si le gouvernement russe a en effet accompagné et facilité le retour de la Crimée dans son giron historique et culturel, il a en revanche été entraîné malgré lui dans la résistance du Donbass pour la simple raison qu'il lui était moralement et politique impossible d'abandonner sous les obus ukrainiens un peuple identitairement russe..
 
Preuve en est la couleur politique des initiateurs et animateurs de la rébellion qui va s'opposer à l’opération antiterroriste de Kiev: monarchistes comme Strelkov, nationaux bolcheviques comme Prilepine, communistes comme Mozgovoi, eurasistes, cosaques et même anarchistes etc... mais pas un seul issu de la mouvance politique du parti "Russie Unie" majoritaire d'un pouvoir moscovite qui va devoir rapidement jouer l'équilibriste en cherchant à contrôler et contenir ce mouvement séparatiste légitime tout en le soutenant car l'abandon d'un peuple identitairement russe serait immoral et même représenterait des menaces sur le plan de la politique intérieure russe. 
 
Et Moscou, que la propagande occidentale accuse de tous les maux dans le Donbass, va au contraire tout faire pour temporiser la guerre qui pourtant au deuxième semestre 2014 tourne à l'avantage des jeunes républiques. Et à l'issue des chaudrons de Iliovaisk et Debalsevo , les contre offensives républicaines vers Mariupol (Sud de la République Populaire de Donetsk) et Svitlodarsk (Nord de la RPD) vont être stoppées et la ligne de front stabiliser par des accords de Minsk initiés par Moscou et que les occidentaux s'empressent de suivre pour sauver l'armée ukrainienne en déroute.
Bien sûr il s'agit certainement d'une conformité à une stratégie globale  menée par une "real politik" poutinienne sur un grand échiquier global, et qui certainement a retardé une fois encore cette guerre ouverte et incontrôlable (mais que je pense inévitable) dans laquelle l'Occident cherche a entraîner la Russie.
 
Ces accords de Minsk d'ailleurs, et dont je reconnais d'avoir su atténuer, en l'enterrant dans 300 kilomètres de tranchées, l’hémorragie des premiers mois du conflit, ne sont in fine qu'une volonté commune d'étouffer cette rébellion populaire libre et indépendante du Donbass contre la guerre russophobe occidentale en Ukraine.
Moscou d'ailleurs, oubliant la leçon des politologues d'Aristote jusqu'à Julien Freund qui rappelle que refuser de reconnaître la nature d'un ennemi c'est faire son jeu, ne dénonce que du bout des lèvres l'agression par procuration des membres de l'OTAN en Ukraine, persistant à les appeler "ses partenaires occidentaux" et également de ne toujours pas reconnaître malgré 5 ans de résistance les Républiques de Donetsk et Lugansk. 
 
Collé contre ma jambes, le jeune "Blin" abandonné dans un sommeil de confiance est loin, très loin de ses inquiétudes vagabondes me maintenant éveillé. Interrompant mes pensées je souris et me prends même à envier cette innocence animale qui n'a d'égale que la sincérité de son affection (réciproque) pour les soldats qui partagent son univers.
 
 
Les territoires de ces Républiques ne représentent pas un réel intérêt vital pour Moscou, tant au niveau de leur ressources économiques que de leur superficie trop faible pour offrir aux frontières de la Fédération une profondeur stratégique minimale. Seule la population russe de Donetsk et Lugansk est un souci réel pour Moscou pour laquelle est accélérée en ce moment la simplification administrative de son intégration citoyenne en Russie si elle veut s'y installer, ou plus exactement lorsqu'une grande partie voudra ou sera obligée d'y migrer.
Car demain, après l'assassinat du Président Zakharchenko et la défaite probable de Porochenko aux élections ukrainiennes de mars, nous assisterons probablement à un désamorçage diplomatique réel du conflit avec des responsables politiques qui n'y auront pas eu de responsabilités militaires ou humanitaires directes (Pushilin et certainement Timochenko).
L'application des "accords de paix" sera alors accélérée voire avec une force d'interposition pour laquelle le Kremlin a déjà ouvert la porte des discussions en 2018. Alors la normalisation du Donbass dans une Ukraine plus ou moins fédérale sera engagée, car juridiquement c'est bien le seul cadre où peut s’inscrire ce fameux "statut spécial" qui est au cœur d'accords de Minsk que tous les partenaires internationaux mais aussi locaux persistent à défendre. 
 
Le Donbass cessera alors d'être pour Kiev comme pour Moscou ce "bâton merdeux" qu'il est devenu au fil des années et dont ils ne peuvent aujourd'hui ni l'un ni l'autre se débarrasser (par la guerre totale ou l'abandon politique) sans provoquer une crise intérieure gravissime et fatale. 
Et Moscou, tout en offrant une porte de sortie à ceux du Donbass négociera probablement le règlement pacifique de cet "Est ukrainien" contre un retour reconnu de la Crimée en Russie et qui sera acté par une levée des "sanctions" économiques russophobes occidentales qui lui sont liées (et qui sont de facto plutôt des représailles illégales)
 
Ici j'espère de tout cœur me tromper, mais malheureusement trop d'indicateurs confirment cet abandon de l'esprit révolutionnaire qui anima en 2014 le mouvement antimaïdan du Donbass, à commencer par la disparition dans le discours officiel du projet "Novorossiya" qui donnait avant au mouvement l'ambition d'un Etat politique réellement indépendant dans ses ressources économiques, démographiques et naturelles et légitime dans sa réalité identitaire.
Les acteurs de ce projet Novorossiya n'ont plus de responsabilités aujourd'hui (quand ils n'ont pas été tués ou expulsés) et on parle très peu des territoires occupés par l'armée ukrainiennes (Mariupol, Slaviansk etc.) et encore moins du projet de les libérer. Il faut rajouter que ces 5 ans de conflit même si le front tient bon ont quand même émoussé de lassitude le moral d'une population dont de plus en plus aujourd'hui pensent plus à la paix qu'à leur liberté.
 
Même lorsqu'ils servent par leurs initiatives des idéaux nobles, les peuples restent trop les pions sacrifiables sur l'échiquier des princes et surtout de leurs intérêts !
 
à moins que la politique du compromis cesse à Moscou, 
à moins que la guerre reprenne quand même dans le Donbass, 
à moins qu'un nouveau coup d'Etat à Kiev porte au pouvoir les radicaux nationalistes bellicistes, 
 à moins que...
 Le rêve est toujours permis, mais son coût se paye en larmes et en sang...
 
 Retour au réel 
 
Le silence tout comme mes pensées sont brutalement interrompus par une éruption de feu et d'acier qui s'abat en crescendo comme grêle sur nos créneaux pendant un bon quart d'heure.  Armes automatiques, grenades à fusil propulsées, et roquettes antichars griffent les meurtrières de notre position vers lesquelles les canons de nos armes et les pensées de nos âmes se dressent.
 
Tir d'une roquette antichar (RPG 7)  sur une meurtrière du mur Ouest de "Forteruine"
 
Quelques minutes plus tard, le silence redonne la vedette au froid qui après la poussière retombée a envahi les couloirs et les pièces de "Forteruine", mais pour y demeurer toute la nuit et bien après...
 
L'action brève mais intense a ramené mes pensées à la réalité de cette "drôle de guerre" du XXIème siècle et du front qui reste et restera le royaume du soldat et l'étincelle de l'Histoire en mouvement...
 
Erwan Castel
 
 
Les autres extraits de ce journal du front peuvent être retrouvés ici : Journal du front


01/02/2019
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